#3

J’avoue, les quelques dizaines de premiers vendredis, j’ai pensé que je devenais folle. Au tout début, j’ai pensé avoir fait un cauchemar très réaliste, mais à mesure que les vendredis passaient, j’ai envisagé l’impossible : j’étais complètement cinglée. Je me suis donc faite interner. J’ai vu des psychiatres aux urgences psychiatriques. Mais il est rapidement devenu évident que ce n’était ni un cauchemar, ni de la folie : c’était juste… une boucle temporelle dont j’étais la seule à me rendre compte.

Cette certitude acquise, j’ai repassé en boucle la même journée, en tentant de trouver ce que j’avais mal fait. Après tout, dans les films où le héros est coincé dans une putain de journée de merde, c’est parce qu’il a mal agi. J’ai donc donné de l’argent au SDF, cédé la place assise à la vieille, été aimable avec JB et je suis même sortie à l’heure pour Max, avant de l’inviter dans le meilleur restaurant ayant encore des places que j’ai pu trouver. Aucun résultat.

J’ai eu une période assez sombre suite à ça. Une période où je n’ai rien fait. Je prétextais une gastro ou une grippe, et je passais mes journées à regarder des séries sur Netflix et des films tous plus niais les uns que les autres. Et maintenant ? Maintenant, je fais quoi ?

#2

Vous vous demandez sans doute comment tout a commencé ? Moi aussi. C’est que… Pour faire simple et court, ce vendredi 12 novembre, celui-là même que j’abhorre de toute mon âme, n’a rien de particulier. C’est un vendredi ordinaire, même pas un vendredi 13, il ne s’y passe rien de notable ou qui sorte de mon habituel train-train du vendredi.

Maximilien, mon fiancé (vous vous souvenez, celui que l’ironie du sort m’empêche pour toujours d’épouser), m’a tirée du lit, même si lui-même était en vacances. J’ai pris une douche pendant que le café coulait et me suis habillée le temps qu’il ait la température parfaite (encore chaud mais plus brûlant). J’ai investi la salle de bains pendant la douche de Max, le temps de me maquiller sommairement. J’ai embrassé Max lorsqu’il est sorti de la douche, et je suis partie en métro. J’ai croisé un SDF à qui je n’ai rien donné, une jeune mère qui tentait de calmer son bébé en pleurs, j’ai répondu à quelques mails en tentant de piquer le siège repéré avant moi par une petite vieille lestée d’un cabas à roulettes.

Au travail, j’ai compulsé deux dossiers avant le déjeuner, fait la queue à la boulangerie tout en répondant à d’autres mails de clients désespérés. L’après-midi, j’ai compulsé trois dossiers supplémentaires, même si je n’ai fini le troisième que parce que j’ai fait poireauter Max devant l’immeuble pendant presque une heure. Nous nous sommes disputés sur mes horaires dans le métro, et nous avons poursuivi cette discussion comme deux adultes raisonnables, en communiquant au restaurant, chacun campé sur ses positions. La sienne : que je travaille trop, et que si c’est une question d’argent, on peut déménager en banlieue. La mienne : j’adore mon travail, et si je passe douze heures par jour au bureau (la pause déjeuner ne compte pas, elle ne dure pas plus de quinze minutes, le temps de faire la queue à la boulangerie de l’autre côté de la rue), c’est parce que je le veux bien.

Nous avons fini par nous accorder en marchant le long de la Seine pour rentrer. Que j’ai le droit de garder mon travail (manquerait plus que ça !), de continuer mes horaires (j’espère bien) mais que ce serait respectueux de ma part de ne pas le faire attendre dans le froid. J’ai promis, évidemment. De toute façon, que je le fasse ou pas, il trouvera toujours un moyen de critiquer mon boulot, mes horaires et JB (ok, je le rejoins pour JB, je suis même la première à baver sur lui, mais vu qu’il ne lui reste que deux ou trois ans avant la retraite…). Arrivés à la maison, nous nous sommes réconciliés sur l’oreiller, je me suis fait une tisane à la menthe, j’ai tressé mes cheveux et je me suis endormie.

Sauf que le lendemain matin, j’étais à nouveau vendredi 12 novembre.

#1

Qu’est-ce qui me fait le plus enrager ? Question difficile, je dois l’admettre.

Beaucoup de choses me font enrager dans ma situation. La répétition infinie des mêmes journées, croiser les mêmes personnes, avoir les mêmes conversations inutiles, effectuer les mêmes tâches au point d’en connaître les plus extrêmes détails. L’absence d’avenir, les projets que je peux faire, dont je peux rêver, mais que je ne peux pas exécuter. L’absence d’incidence à mes actes : quoi que je fasse, et même les pires horreurs, demain je peux repartir de zéro, comme si rien n’avait de réelle importance.

Cela dit, ce qui me fait le plus enrager, ce qui me rend réellement furax, ce qui me fait littéralement disjoncter, c’est que mon Endless Day tombe un vendredi 12 novembre. Un jour où je suis censée aller au travail au lieu d’avoir mon pont du 11-Novembre, compulser des dossiers débiles, me prendre le chou avec Jean-Bernard, alias JB, mon tyran de chef, rapport à mon RTT qu’il m’a interdit de poser. Un vendredi 12 novembre avec le merveilleux temps parisien : grisaille déprimante, pluie fine à vous jeter sous un RER, et température trop froide pour un blouson fin, tout en étant trop clémente pour sortir le manteau. Oui, je l’admets : c’est la météo qui me fait le plus enrager.

Ce vendredi 12 novembre, j’aurais pu mourir, écrasée par un bus, brûlée vive après avoir sauvé un enfant d’un terrible incendie, poignardée en jouant le bouclier humain face à un mari violent, ou tout simplement en m’ouvrant les veines dans ma baignoire. Mais non, j’ai juste été condamnée à revivre, encore et encore, des dizaines et des milliers de fois, la même journée. Un vendredi 12 novembre morne et déprimant.

Ca ne pouvait pas tomber le jour de Noël, la nuit de la Saint-Sylvestre ou un 12 août quand je suis en vacances à Ibiza. Ca ne pouvait pas non plus tomber le jour de mon anniversaire, de mon mariage (prévu pour juin prochain, ce qui est la preuve, sans l’ombre d’un doute, de l’ironie de la situation !) ou par un beau dimanche de printemps. Non, je me retrouve dans une putain de boucle temporelle un vendredi 12 novembre, un jour de pluie, un jour de travail, un jour pourri.

Avouez qu’il y a de quoi enrager.

Voilà donc, pourquoi écrire davantage ? Je m’appelle Alice Colvert, j’ai 28 ans, et le vendredi 12 novembre est mon purgatoire. A demain les enfants, quand vous ne vous souviendrez plus de rien.